L'architecture comme stratégie à long terme : le programme européen du CAE pour la rénovation et la transformation
L'architecture à l'ordre du jour européen
Le rapport annuel 2025 du CAE s'inscrit dans un contexte d’instabilité géopolitique, d’incertitude économique et d’accélération des évolutions technologiques. La nouvelle Commission européenne et le Parlement européen envisagent de plus en plus les politiques sous l’angle de la compétitivité, de l’autonomie stratégique et de leur mise en œuvre concrète. La durabilité s'intègre désormais à cette réflexion globale, plutôt que de constituer une préoccupation distincte. Dans ce contexte, le CAE s'emploie depuis plusieurs années à faire reconnaître l'architecture non plus comme un simple enjeu esthétique secondaire, mais comme un facteur stratégique pour pour la résilience des villes, la cohésion sociale et la crédibilité des politiques climatiques.
Pour les professionnels de la rénovation, cela signifie que les discussions menées à Bruxelles sur le bilan carbone des bâtiments sur l'ensemble de leur cycle de vie, les vagues de rénovation, le logement abordable ou encore la circularité concernent directement leur activité. Dans ses documents, le CAE présente explicitement l’architecture comme un instrument permettant de garantir la qualité à long terme de l’environnement bâti sur le plan énergétique, mais aussi sur le plan social, culturel et spatial.
Un immeuble résidentiel en chantier : quand densification et valorisation du patrimoine vont de pair
Dépasser la logique du prix le plus bas pour privilégier la qualité à long terme
L'une des grandes orientations du rapport concerne la position du CAE sur les marchés publics. Ceux-ci représentent environ 14 % du PIB européen et constituent donc un formidable levier d’innovation et de transformation pour le secteur de la construction et de la rénovation. Le CAE met en garde contre les procédures d'attribution fondées exclusivement sur le prix le plus bas, qui enferment le secteur dans une vision à court terme, freinent les investissements dans la qualité architecturale et alimentent une course au moins-disant en matière d'honoraires. À travers la Déclaration de Luxembourg, élaborée avec des organisations d'ingénieurs, le CAE a défini quatre principes destinés à orienter la révision des directives européennes sur les marchés publics :
- des maîtres d'ouvrage publics qui dépassent le seul critère du prix le plus bas pour tenir compte du coût global sur l'ensemble du cycle de vie et de la valeur ajoutée pour la collectivité ;
- la reconnaissance explicite des services intellectuels comme une catégorie à part entière, assortie de critères d'évaluation adaptés ;
- des procédures privilégiant la qualité et l'innovation, notamment grâce aux concours d'architecture et à une sélection fondée sur des critères qualitatifs ;
- un meilleur accès aux marchés publics pour les PME et les jeunes bureaux d'architecture.
Ces orientations sont particulièrement pertinentes pour les projets de rénovation et de restauration, souvent complexes, étroitement liés à leur contexte et comportant une part d'incertitude. Les projets qui intègrent le réemploi, le phasage des travaux, la participation des habitants et la valeur patrimoniale se prêtent difficilement à une évaluation fondée uniquement sur des critères quantitatifs ou de simples comparaisons de prix. Des directives sur les marchés publics mieux adaptées aux spécificités des prestations d'architecture et d'ingénierie permettraient d'accorder davantage de poids à la qualité de la conception et de la rénovation, plutôt qu'au seul coût initial des travaux.
ETICS : une technique clé pour améliorer la performance énergétique des bâtiments existants
Rénover plutôt que démolir : de la directive EPBD au Circular Economy Act
Le CAE associe directement son engagement en faveur de marchés publics de meilleure qualité à une deuxième grande priorité : privilégier explicitement la rénovation et la transformation des bâtiments existants plutôt que leur démolition et leur remplacement par des constructions neuves. Le CAE considère la révision de la directive sur la performance énergétique des bâtiments (EPBD) comme un tournant majeur. Pour la première fois, l'Europe ne s'intéresse plus uniquement à l'énergie consommée pendant l'utilisation des bâtiments, mais prend en considération l'ensemble de leur cycle de vie, y compris les émissions incorporées, la circularité et leur capacité d'adaptation. Cette évolution est essentielle pour les professionnels de la rénovation. Une approche limitée à la consommation énergétique en phase d'utilisation permettait presque toujours de justifier une démolition suivie d'une reconstruction sur le plan énergétique, car une enveloppe neuve affiche généralement de meilleures performances. La prise en compte de l'ensemble du cycle de vie change la donne : quel est l'impact climatique de la démolition elle-même, de la production des nouveaux matériaux et des infrastructures nécessaires à la construction neuve ? Dans son rapport, le CAE souligne que le principe de « conversion avant démolition » et les principes de l'économie circulaire doivent occuper une place centrale dans les politiques européennes de construction et de logement, tant dans la mise en œuvre de la directive EPBD que dans la future Loi sur l'économie circulaire (Circular Economy Act).
Concrètement, cette approche ouvre de nouvelles perspectives aux projets qui privilégient :
- la réaffectation et la réutilisation adaptées des structures et des gros œuvres existants ;
- des combinaisons judicieuses de rénovation énergétique et de transformation des typologies de bâtiments ;
- l'utilisation de composants et de matériaux circulaires, en veillant à leur démontabilité et à leur potentiel de réemploi ;
- une rénovation par phases, respectueuse des capacités sociales et économiques des parties concernées.
À mesure que les cahiers des charges et les mécanismes de subvention locaux intégreront cette approche européenne fondée sur le cycle de vie et la circularité, la viabilité économique des projets de rénovation lourde et de transformation pourrait s'en trouver considérablement renforcée.
Le logement entre accessibilité financière, qualité et densité
Le logement constitue le troisième axe majeur du rapport du CAE. À travers une prise de position sur le logement (Housing Position Paper), une conférence organisée à Prague et une déclaration commune avec Housing Europe, le CAE défend quatre messages essentiels : le logement comme droit humain et bien public, la rénovation plutôt que la démolition, la qualité architecturale et l'innovation, ainsi que la numérisation comme moyen au service des projets et non comme une fin en soi. La Déclaration de Prague affirme clairement que l'accessibilité financière ne peut en aucun cas justifier une baisse des exigences de qualité. Le CAE associe explicitement le logement abordable à plusieurs principes :
- une densification responsable, qui ne consiste pas à construire toujours plus, mais à intensifier intelligemment l'occupation de l'espace en tenant compte du contexte, des espaces ouverts, de la lumière naturelle, des nuisances sonores et de la mobilité ;
- une diversité des typologies et une flexibilité permettant aux bâtiments de s'adapter à différentes formes d'habitat et aux différentes étapes de la vie ;
- une combinaison réfléchie de rénovation, de surélévation, de construction sur les parcelles intercalaires et de transformation, plutôt qu'une succession de démolitions.
Ces questions sont familières à nos lecteurs : jusqu'où peut-on densifier un quartier ? Quelles sont les limites d'une structure existante ? Comment concilier rénovation énergétique et amélioration de la qualité de l'habitat ? Autant d'interrogations qui font partie du quotidien des professionnels du secteur. La position du CAE conforte les concepteurs et les maîtres d'ouvrage qui prennent ces enjeux au sérieux et cherchent, à travers des projets de rénovation et de réaffectation, des solutions alternatives au schéma classique de démolition-reconstruction.
Différentes formes d'habitat peuvent parfaitement coexister
Digitalisation, BIM et IA : levier ou piège ?
La digitalisation constitue le quatrième grand fil conducteur du rapport du CAE. L'organisation considère l'essor du BIM, de l'intelligence artificielle et de l'industrialisation de la construction, notamment à travers la préfabrication hors site et la construction modulaire, comme une évolution inévitable et potentiellement bénéfique. Elle met toutefois en garde contre une utilisation de ces technologies exclusivement tournée vers l'optimisation des coûts et la standardisation. Au sein de différents groupes de travail, le CAE étudie comment les outils numériques peuvent contribuer à mieux maîtriser la complexité des projets, à évaluer différents scénarios et à mettre davantage en évidence les critères de qualité, sans réduire le rôle du concepteur à celui d'un simple gestionnaire de paramètres.
Dans les domaines de la rénovation et de la restauration, l'équilibre est délicat. Le BIM constitue un outil précieux pour analyser les bâtiments existants, simuler différents scénarios de rénovation en matière d'énergie et de matériaux, et détecter les conflits techniques et les risques à un stade précoce. Mais si les procédures de marchés publics et de délivrance des permis n'utilisent le BIM que pour exiger davantage de données et accélérer les comparaisons de prix, cette complexité risque surtout d'alourdir les contraintes de temps et la pression sur les honoraires, sans nécessairement améliorer la qualité des bâtiments.
Le CAE plaide dès lors pour :
- une mise en œuvre de qualité du BIM, reposant sur une répartition claire des rôles entre concepteurs, bureaux d'études, entrepreneurs et maîtres d'ouvrage ;
- l'utilisation des outils numériques pour démontrer les bénéfices d'une rénovation de qualité, notamment en matière d'émissions de CO₂, de confort et de préservation du patrimoine, et pas uniquement pour en calculer le coût d'investissement ;
- une réflexion critique sur les applications de l'IA : si ces outils peuvent utilement contribuer aux analyses et à l'automatisation des tâches répétitives, la qualité architecturale et les choix éthiques doivent rester de la responsabilité de l'architecte.
Le CAE plaide pour une mise en œuvre de qualité du BIM, avec une répartition claire des rôles entre concepteurs, bureaux d’études, entrepreneurs et maîtres d’ouvrage
Réglementation et accès à la profession
Un autre volet du rapport, moins visible mais fondamental pour le secteur, concerne l'accès à la profession et la réglementation des services de planification et de conception. Le CAE mène une étude sur les réglementations nationales relatives à l'accès à la profession d'architecte, à la formation continue et à la reconnaissance des qualifications obtenues à l'étranger. Parallèlement, il plaide pour un cadre réglementaire européen applicable aux services de planification, afin de combler une lacune du marché intérieur.
Le message est clair : les prestations complexes de planification et de conception, qui ont des conséquences majeures sur la sécurité, l'environnement, la numérisation et le patrimoine, nécessitent un exercice professionnel clairement encadré. Une déréglementation menée au nom de la « suppression des obstacles » pourrait ouvrir la porte à des intervenants ne disposant pas des compétences ou des garanties de responsabilité suffisantes, avec à la clé des risques pour les citoyens et une augmentation des coûts de réparation et de rénovation à terme.
Pour les professionnels de la rénovation, il ne s'agit pas d'un débat purement théorique. Plusieurs questions concrètes se posent :
- quels professionnels sont habilités à concevoir et à superviser des rénovations énergétiques d'envergure ?
- comment répartir les responsabilités dans le cadre de transformations complexes réalisées par phases ?
- comment intégrer la formation continue aux nouvelles compétences, notamment en matière d'EPBD, de circularité et de BIM, sans entraver la mobilité professionnelle ?
Le CAE cherche à concilier mobilité et garantie de qualité, en proposant des procédures de reconnaissance plus fluides grâce à un « certificat d'accompagnement » standardisé, associé à des exigences minimales claires en matière de formation et de développement professionnel continu (DPC).
À travers ses politiques de rénovation, la directive EPBD, les marchés publics, l’économie circulaire et le logement, l’Europe accorde une importance croissante à la qualité sur l’ensemble du cycle de vie et à la valeur ajoutée pour la collectivité
Les implications concrètes pour les professionnels de la rénovation
En définitive, le rapport du CAE adresse un message clair aux secteurs de la rénovation et de la restauration. À travers ses politiques de rénovation, la directive EPBD, les marchés publics, l'économie circulaire et le logement, l'Europe accorde une importance croissante à la qualité sur l'ensemble du cycle de vie et à la valeur ajoutée pour la collectivité. Pour les concepteurs, les bureaux d'études et les maîtres d'ouvrage qui défendent depuis des années cette approche, ces orientations offrent un cadre de référence et des arguments solides pour étayer leurs choix.
Concrètement, dans votre pratique professionnelle, vous pouvez :
- vous appuyer explicitement sur l'analyse du cycle de vie et le bilan carbone global des bâtiments (whole life carbon) pour justifier la rénovation et la réaffectation plutôt que la démolition ;
- utiliser les critères de qualité issus de documents européens, tels que la Déclaration de Luxembourg et Quality of Life + Architecture, comme références dans les cahiers des charges et les devis ;
- exploiter le BIM et d'autres outils numériques pour démontrer la valeur ajoutée d'une rénovation de qualité, et pas uniquement pour accélérer les calculs ;
- vous rapprocher des réseaux et projets européens consacrés à la rénovation, au patrimoine et à la circularité, afin d'enrichir vos connaissances et de constituer un ensemble de projets de référence.
Le message essentiel pourrait se résumer ainsi : « Nous passons d'une logique de construction centrée avant tout sur le coût initial et l'amortissement à court terme à une logique de rénovation qui intègre dans ses calculs le temps, la durée de vie, l'ancrage social et la valeur culturelle. »